Le charme de l’acteur Harrison Ford

A la vue du premier teaser d’Indiana Jones et le royaume du Crâne de cristal, un murmure impatient et heureux franchit nos lèvres ravies (textuellement : « oh la vache ! »). Mais pourquoi ? Parce qu’un héros même vieux, reste un héros, comme Stallone l’a brillamment prouvé avec Rocky Balboa et John Rambo. Harrison Ford est également emblématique de cela, de Han Solo à Indiana Jones en passant par Deckard dans Blade Runner. Même dans le pire des navets (il lui est arrivé d’en tourner), c’est ce charme qu’on retrouve. Ce qui fit dire à Gary Oldman, en plein milieu d’une scène où il lui donnait la réplique dans Air Force one (ça n’a malheureusement pas été gardé au montage) : « Mais… Tu es Indiana Jones ! ».

L’acteur Harrison Ford

Même les pires mécréants qui, dans nos enfances, nous apostrophaient lorsqu’on regardait Star Wars d’un ironique et blessant : « encore ton film avec des poubelles qui marchent et font bip-bip ? » ne restaient pas insensibles à ce vaurien de Solo. Même les pires réfractaires au cinéma se sont délectés des aventures du professeur Jones. Harrison Ford est une icône du grand cinéma d’aventures, un héros malicieux, charismatique et plein d’autodérision qui rappelle les acteurs à l’ancienne, le grands symboles Hollywoodiens qui parvenaient à émerveiller tout le monde (Douglas Fairbanks ou Errol Flynn).

Dans l’autre versant de sa carrière, Ford a incarné les hommes plus ordinaires (enfin tout de même parfois agent de la CIA sur les bords, ou Président des Etats-Unis), des hommes en crises qu’il a incarnés avec une grande sobriété. Cela lui a offert quelques beaux rôles (surtout Frantic de Roman Polanski ou même Le Fugitif dans un autre genre). Il est souvent un homme ordinaire plongé dans des circonstances extraordinaires (Apparences, Firewall, Jeux de guerre). Mais le problème est qu’à avoir endossé des personnages qui sont devenus légendes cinématographiques, il a eu bien du mal à sortir de ce carcan et a s’imposer dans des rôles plus subtils dont il avait pourtant l’envergure et la sensibilité (A propos d’Henry, Présumé innocent, Ennemis rapprochés). Cela donne une filmographie extrêmement fournie entre sommets et abysses, assez inégale, comme si le comédien n’avait jamais trouvé vraiment le bon équilibre entre ses grands rôles d’action et une veine plus intimiste. Il a lui-même admis se servir de ses succès colossaux et du pouvoir qu’ils lui donnaient pour aborder des personnages qui l’attiraient mais qui n’allaient pas rencontrer l’adhésion du public (Witness ou Mosquito Coast).

Harrison Ford

Lorsqu’on découvre ses premières participations, on ne reconnaît Harrison Ford qu’avec peine, notamment dans American Graffiti de George Lucas. On a tous en tête ce héros robuste et intrépide et ses premières apparitions ne correspondent pas à cette image. On l’aperçoit dans Conversation secrète de Coppola, dans Zabriskie point d’Antonioni mais sa contribution n’a rien d’inoubliable. Lorsque George Lucas lance sa Guerre des étoiles, personne n’y comprend rien. On croit à un film pour enfants, le réalisateur est (gentiment) moqué par ses acteurs sur le tournage et Harrison Ford doit donner la réplique à une sorte d’ours géant, Chewbacca. Il n’est pas le héros du film. Pourtant c’est avec le rôle d’Han Solo qu’il se fait remarquer. Il est nonchalant, aventureux, cynique, ironique et un brin vulgaire comme un cow boy de l’âge classique… le contraire de ce Luke Skywalker naïf et innocent. Il est un peu le Rolling Stone qui rencontre le Beatles. Et bien sûr, tels des princesses Leïa, nous nous attachons au mauvais garçon et à sa dérision constante, d’une immoralité purement apparente. Il est de loin le héros le plus attachant de la première trilogie. Il est exactement dans le ton amusé des serials, conscient des enjeux narratifs de cet univers, il lui faut en épouser l’allégresse dans son jeu. Il incarne ce personnage avec une touche d’humour constante. Le rôle lui échut finalement alors qu’il s’écartait du métier d’acteur (il se destinait à être charpentier et s’éloignait du cinéma). Il aidait Lucas pour les essais, Burt Reynolds était d’abord pressenti. Mais la fantaisie et l’existence qu’il donnait au personnage rendaient Ford absolument incontournable. Il a la compréhension instinctive de ce qu’un tel rôle exige et parvient à imposer une certaine distance à son personnage, souvent moqueur, mais sans jamais sortir de la cohérence de l’ensemble. Il ne s’écarte jamais -et c’est une constante pour lui-, de l’histoire qu’il raconte. Son sort à la fin de l’Empire contre attaque est réellement émouvant, car Han Solo, au contraire d’ailleurs des autres protagonistes, a cessé d’être typique et a gagné une épaisseur. On ressent son attachement au Faucon Millenium, on ressent son passé assez trouble. Harrison Ford est d’un naturel et d’une aise assez admirable au milieu de ce monde très surréaliste peuplé de protagonistes stéréotypés. Il sort véritablement du lot et donne précisément au film le cachet qui devait être le sien, le charme désuet des grands films d’aventures.

Lucas caressait un autre projet : il avait développé également le personnage d’un archéologue (Indiana Smith, heureusement rebaptisé par Spielberg ensuite), qui irait à la recherche de merveilleux trésor. Lucas fut sans doute le premier à réaliser et à exploiter le potentiel d’acteur de Ford. On l’a encore vu dans un petit rôle dans Apocalypse Now, mais c’est véritablement auprès de Lucas et Spielberg dans Les Aventuriers de l’Arche perdue que son statut de star populaire se confirme. Bien que Lucas ait admis songer à Harrison Ford dès l’écriture, le rôle a d’abord été proposé à un autre, Tom Selleck, qui dut se désister pour aller tourner la série Magnum. Ford le remplaça. Il imposa une figure, aussi marquante dans l’imaginaire collectif que John Wayne incarnant un cow boy. Ainsi lorsqu’il apparaît d’abord en silhouette de dos, avec ce chapeau reconnaissable entre tous (qui ne s’envole jamais quoiqu’il arrive), son vieux blouson de cuir, son fouet, un héros est né. L’entrée en matière est trépidante, mais plus qu’une accumulation de péripéties rocambolesques, c’est l’état d’esprit de ce personnage qui conditionne celui de la saga. Il est rusé, robuste mais très humain, vulnérable. Il n’est pas un homme d’acier sans peur et sans reproches. Il est profondément faillible, lorsqu’il s’agit de serpents, et de femmes (de Marion Ravenwood, très remontée contre lui au Docteur Schneider qui le trahit). Il n’est pas un James Bond plein d’assurance. Comme on le voit à la fin du premier volet, il peut être perclus de douleur. De plus, il est assez loin d’être irrésistible au premier regard (il se fait gifler comme entrée en matière, kidnappe une chanteuse dans le second volet et se fait manipuler dans le troisième). Jones est autant un héros qu’un anti-héros et ses aventures se finissent rarement bien pour lui. A l’image de sa mésaventure fondatrice avec la croix de Coronado – « Sa place est dans un musée »-, il jouit rarement de ses découvertes. Cela renforce la dimension altruiste et désintéressée du personnage et cela lui ôte également une sorte de gravité. On peut s’identifier à ses insuffisances, au fait qu’il se sorte toujours in extremis d’un désastre. Il est un héros imparfait. Ford est devenu indissociable de cet esprit jubilatoire tant il l’a incarné avec une belle conviction, livrant des punchlines avec le naturel nécessaire pour qu’elles contribuent à la cohérence de l’ensemble.

Blade Runner offre d’une manière inattendue un rôle de facture classique pour Ford. Il est un détective dans la lignée de Bogart, dans un film noir. Le contexte a certes changé, il est futuriste et adapté de Philip K. Dick, Deckard doit analyser des images et traquer des réplicants. Mais le fond psychologique de son personnage est quant à lui bien connu. Il mène l’enquête, expérimenté et désabusé, revient à son appartement désert et à sa vie solitaire, prend un verre, tombe amoureux d’une femme mystérieuse (un réplicant à qui on a implanté des souvenirs et une sensibilité). L’univers est celui du polar classique. C’est là que le film de Ridley Scott est exceptionnel. Il se sert du futur comme d’une ambiance, d’un cadre, ne tombe pas dans une surenchère de scènes d’action spectaculaire, mais fait une utilisation magistrale des effets spéciaux pour instaurer une atmosphère. Si le film a connu une telle gloire c’est parce que, un peu à l’image de Star wars, il imposait un univers. Il était un film à la fois extrêmement novateur, une date dans la science fiction, et extrêmement classique, presque un retour aux sources du film noir (à travers son personnage principal proche de Philip Marlowe ainsi que l’a indiqué le réalisateur). C’est une oeuvre qui réussit l’exploit d’être à la fois l’adaptation ultime de Philip K.Dick, et l’héritière de Raymond Chandler et Howard Hawks, réalisateur du Grand Sommeil. Quand on y songe Harrison Ford était tout désigné pour incarner Deckard puisqu’il a toujours réussi à retrouver cette allure et cette classe de l’âge d’or hollywoodien. Une forme et un type de personnage anciens se trouvaient revigorés.

On retrouve un peu de ce charme désuet dans le sympathique Working girl de Mike Nichols où Ford tombe sous le charme et la candeur de Mélanie Griffith, remplaçante de la brillante et abjecte Sigourney Weaver. On plonge dans le milieu des requins de Wall street mais on y retrouve surtout la naïveté des comédies romantiques d’antan. La trajectoire de l’héroïne est classique. L’acteur prête sa présence distinguée et son charme indiscutable à ce film. On retrouvera ce genre de rôle de prestige lorsqu’il jouera dans le remake dispensable de Sabrina, réalisé par Sydney Pollack. Il apporte quelque chose d’un glamour un peu désuet et toujours charmant, comme une star des années 40.

C’est véritablement avec Frantic de Roman Polanski que sa carrière prend un tournant et que son registre évolue. Il n’est plus l’homme ironique et plein d’assurance et de prestance, il devient un « monsieur tout le monde » déboussolé. Un cardiologue est à Paris avec sa femme, mais quelques heures après leur arrivée, elle disparaît. Commence alors pour lui une longue errance dans une ville inconnue et hostile, un aspect de Paris qu’il n’aurait jamais dû connaître. Il tient l’un de ses plus beaux rôles, car il épouse totalement l’errance et l’inquiétude de son personnage. Il est plein de frustration, d’incompréhension et de violence rentrée. La ville est sombre, fiévreuse, malsaine. L’histoire est inquiétante presque claustrophobe et kafkaïenne. On ignore d’abord tout des raisons de l’enlèvement de sa femme. Ford atteint une intensité surprenante dans la quête qu’il mène, dans l’appréhension et la tension qu’il exprime. On se dit en revoyant ce film que c’est une autre facette de son talent qui se révèle, plus douloureuse, moins attendue, moins glamour également. Dommage d’ailleurs que l’acteur n’ait eu davantage l’occasion d’exploiter cette grande force dramatique. Il a peut-être été trop réduit aux héros qu’il a incarnés avec classe, mais cela a sans doute occulté cet aspect très intéressant de son jeu.

Alan Pakula a permis à l’acteur d’aller plus loin dans cette voie plus réaliste. Présumé innocent était une critique assez réussie du système judiciaire américain puisqu’elle était cristallisée par son héros, un procureur accusé du meurtre de sa maîtresse. Même s’il s’agit là d’un film à intrigue avec coup de théâtre final, la psychologie du héros est suffisamment riche pour offrir au comédien l’occasion d’exploiter des sentiments plus tourmentés et plus troubles. C’est une belle prestation et la poursuite de l’évolution annoncée par Frantic.

Il retrouvera Pakula pour Ennemis rapprochés. On a beaucoup ergoté à l’époque sur la rivalité qui aurait opposé les deux acteurs principaux (il partageait l’affiche avec Brad Pitt). Il est vrai que ce sont deux écoles qui s’affrontent. Ford est un acteur traditionnel, à l’ancienne, un grand professionnel qui se consacre à son rôle avec application, méticulosité et précision. Il privilégie une préparation minutieuse (fréquentant par exemple de vrais chirurgiens pour incarner le Fugitif). L’approche de Pitt est exactement inverse: plus instinctive et basée sur l’improvisation, plus incontrôlable. Mais ces méthodes divergentes traduisent aussi l’antagonisme du vieux flic intègre et du jeune terroriste irlandais. Cela sert le film. Ford y apparaît nuancé, presque paternel. Il y est une figure incorruptible de la loi dans ce qu’elle a de plus noble. Il est d’ailleurs amusant que les personnages de sa maturité soient devenus les symboles de la respectabilité et de l’intégrité, lui qui doit pour une grande part sa gloire à une canaille galactique.

Harrison Ford est Jack Ryan

On retrouve véritablement Harrison Ford dans toute son ampleur lorsqu’il prête ses traits à Jack Ryan dans Jeux de guerre et Danger immédiat de Philip Noyce. Il y est un bon père de famille et un agent de la CIA hors pair. Ce rôle apparaît comme la synthèse des deux aspects de sa carrière. Il impose ainsi sa patte et compose un héros d’action contrasté. Le contexte hérité des romans de Tom Clancy est ultra réaliste, Jack Ryan profondément humain. Il trouve en Harrison Ford son interprète le plus à même de saisir et traduire toutes ses motivations. A travers sa vulnérabilité, le risque qu’il court en permanence, il se distingue des autres héros d’action comme John Maclane. Il a une portée beaucoup plus grave, beaucoup moins cartoonnesque. Il n’est pas un anticonformiste magnifique qui fonce dans le tas. Quand il prend un risque, il le fait avec gravité, risquant sa vie et celle des siens avec une inquiétude permanente. On reste toutefois dans le film d’action avec le grand méchant de service (Sean Bean dans Jeux de guerre et Willem Dafoe dans Danger immédiat). Mais donner à Jack Ryan une dimension plus ordinaire, plus humaine donne aux films une grande singularité. Au début de Jeux de guerre, il est encore un héros par la force des choses, un peu comme dans Frantic, il ne sait d’abord pas dans quoi il est embarqué. Ce trait de caractère se retrouve jusque dans Firewall en 2006. Il est certainement assimilé à un héros d’action, mais il souffre beaucoup. Il est menacé en permanence et n’est pas maître des évènements. Il n’a pas l’assurance et l’insouciance d’un Bruce Willis. Son Jack Ryan (endossé également par Alec Baldwin et Ben Affleck) est sans doute le plus intéressant. Il met en avant sa tension, son désarroi et sa vulnérabilité. Harrison Ford ne peut portraiturer un héros réaliste que s’il est faillible. Il peut aussi être dans la dérision et l’ironie comme c’est le cas dans Indiana Jones, mais le contexte qu’il sert doit être alors ouvertement fantaisiste et léger. Il se décrit lui-même comme partie d’un tout, la seule fonction d’un acteur étant selon lui de servir et de raconter une histoire.

Cette sensibilité et cette humanité sont le principal atout d’A propos d’Henry de Mike Nichols où un avocat brillant et cynique change du tout au tout après son amnésie et doit réapprendre à vivre. Mais trop rarement, on emploie Harrison Ford pour cela. On préférera le retrouver dans des films d’action sans beaucoup d’imagination comme Air Force one, le plonger dans une aventure niaiseuse sur une île déserte dans Six jours, sept nuits. A l’exception notable de Sydney Pollack qui, avec L’ombre d’un soupçon, lui offrait le beau rôle d’un mari qui découvre que sa femme, morte dans un crash d’avion, le trompait. Il n’aura que peu l’occasion d’exprimer ce raffinement et ces émotions qui marquent de si belle manière son visage. Pourtant, c’est cette fébrilité permanente, cette fêlure qui parviennent à transcender le personnage de Richard Kimble dans le Fugitif. C’est grâce au fait qu’il n’est précisément pas un héros iconique mais un homme traqué, poussé dans ses derniers retranchements que le film gagne en intensité et que le face à face final avec Tommy Lee Jones est émouvant.

Harrison Ford n’a pu s’émanciper totalement de ses compositions légendaires. Il s’en est pourtant écarté souvent. On ne peut que se désoler le voir par exemple se commettre dans Apparences, où il aurait pu jouer de sa subtilité, sans le final grand-guignolesque et cent fois rabaché du mari croque-mitaine à la Shining qui ne veut pas mourir. Lorsqu’on le retrouvait dans Firewall, on se disait que son heure de gloire était passée. On était devant un film d’action efficace mais sans imagination. Il était un père se famille qui devait sauver sa femme et ses enfants en accédant aux exigences de leurs ravisseurs. Evidemment il allait finir par héroïquement les délivrer. Toujours pris entre Frantic et Jack Ryan… Lorsqu’enfin George Lucas valida le scénario d’Indiana Jones et le Royaume du Crâne de Cristal, c’est à la renaissance d’une saga que nous assistions mais peut-être aussi à la résurrection d’un acteur, à ce ton qui a fait sa marque, cette manière d’épouser avec naturel et sobriété un environnement fantaisiste.

L’époque est à la nostalgie et aux retours inespérés. On se sent grisés rien qu’en murmurant à l’ouvreuse, la voix tremblante d’émotion: « pour Rocky s’il vous plait », « pour Rambo »… Bientôt « Pour Indy… »). Alors oui, Harrison Ford a vieilli. Oui il a connu des triomphes et des bides. Mais il est bon d’assister à pareil retour. Sans doute parce que les vrais héros ne meurent jamais et qu’il en a incarnés plusieurs.

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