L’acteur des films Disney Johnny Depp

A 43 ans, Johnny Depp s’est imposé comme le meilleur acteur de sa génération et on s’apprête à le revoir endosser le costume de son hallucinant Jack Sparrow.

Il est temps de se poser et de souligner l’intelligence de ses choix, le raffinement de ses compositions, son inventivité et son intégrité artistique. On évacuera très vite les étiquettes en raccourcis comme « le bad boy d’hollywood » ou le « forever young ». Le bonhomme est certes joli garçon, a une belle femme et de beaux enfants. Ça sera tout pour le chapitre people, concentrons-nous sur son savoir-faire et son art (ce beau mot anglais : « Craft »).

Mais qui est l’acteur Johnny Depp

Il est bien peu d’acteurs qui ont cette présence, ce charisme, pour qui on va voir un film. Même s’ils n’y apparaissent qu’assez peu ou si l’œuvre est médiocre, ils lui apportent un peu de grâce, de lumière et d’exception. Rares sont ceux qui eurent ce don. Marlon Brando l’a eu, Al Pacino également, ainsi que Robert de Niro quand il s’applique, Juliette Binoche ou Cate Blanchett. Cet éclat au fond inexplicable qui fait qu’avant tout, peu importe le film (chef-d’œuvre ou non : Arizona Dream, Dead man, Ed Wood ou Pirates des Caraïbes, Fenêtre secrète ou Rochester), on va voir la dernière performance de Johnny Depp.

Son registre

On aurait pourtant pas promis à un brillant avenir le jouvenceau qui a fait ses premières armes dans le rôle très secondaire d’un soldat traducteur dans Platoon d’Oliver Stone ou qui fit une apparition culte (pour sa coupe de cheveux et sa mise à mort) dans le premier Freddy, Les Griffes de la nuit de Wes Craven.
Le jeune homme débutait donc, après s’être destiné à la musique (il était guitariste dans un groupe qui fit quelques premières parties d’Iggy Pop). Nicolas Cage, ayant été accroché par le regard de ce jeune ténébreux, le présenta à son agent qui lui mit le pied à l’étrier. Arrivé à la comédie un peu par accident, le jeune Johnny fit montre très tôt d’une assez farouche indépendance, refusant par deux fois la série 21 jump street, qu’il ne jugeait pas bonne, puis acceptant à contrecoeur en espérant que la dite série se planterait. Ce fut elle qui lui fit gagner sa notoriété comme un malentendu.

Le farouche rocker plus ou moins bohème était devenu un acteur à minettes. Faisant les couvertures des magazines exploitant les frissons féminins pré-pubères. Johnny se sent piégé et s’appliquera par la suite à briser méthodiquement cette image et à s’en fabriquer une autre plus conforme à sa personnalité. Et plutôt que de se défendre dans des interviews ou dans les médias, c’est par ses rôles au cinéma qu’il va imposer ce changement, refusant au passage des rôles comme celui de Brad Pitt dans Légendes d’Automne, celui de Tom Cruise dans Entretien avec un vampire et d’autres encore qui auraient pu l’enfermer dans la niche douillette qu’on avait préparée pour lui. L’homme est intransigeant et ne se laissera plus piéger comme pendant les quatre saisons de 21 jump street.

On le voit aborder un cinéma ambitieux et provocateur. D’abord, celui de John Waters dans Cry Baby en 1990. Ce choix n’est pas anodin. Le réalisateur a la réputation d’être sulfureux et provocateur. Depp veut y être associé et tourner en dérision son image d’idole des jeunes.

Il ne se départira que très rarement de ce statut « à part » et totalement libre, ou quand il cèdera à la facilité (dans Chocolat ou The man who cried), ça ne fonctionnera pas. Le compromis ne lui sied guère. C’est dans des films comme Dead man de Jim Jarmusch, Arizona dream d’Emir Kusturica, ou ceux de sa collaboration magnifique et fusionnelle avec Tim Burton, que l’acteur retient l’attention. Souvent dans des rôles hors normes. On se souvient à ce titre de sa prestation dans Benny et Joon, ce personnage lunaire avec les attitudes de Buster Keaton (l’un de ses héros personnels à qui on le compare souvent), qui recrée avec un brio admirable la légendaire danse des petits pains de Chaplin (dans La ruée vers l’or). Cet hommage est une image qui reste.

Johnny Depp roi des vagabonds

Johnny Depp est sans pareil lorsqu’il s’agit de jouer les vagabonds (William Blake dans Dead Man>, Axel Blackmar dans Arizona Dream, le héros sans vergogne de la Neuvième Porte), les exclus (comme Edward aux mains d’argent ou le très proche de lui Gilbert Grape), les excentriques lunaires (comme Don Juan deMarco, Ed Wood ou James Barrie, l’auteur de Peter Pan, Willy Wonka dans sa chocolaterie ou Ichabod Crane l’inspecteur effarouché à Sleepy Hollow).
Il semble avoir une compréhension instinctive de la marginalité, sans en faire des tonnes (il n’en fait jamais), même dans ses rôles un peu plus anecdotiques et calibrés pour lui (où il fait du Johnny Depp donc, quand il interprète ce gitan de carte postale dans Chocolat, hors la loi rejeté comme il se doit, mais hyper craquant et gentil quand même comme tous les mauvais garçons qui cachent leur petit cœur tendre). On retiendra par contre l’interprétation de ce grand frère émouvant dans Gilbert Grape toute en retenue, toujours exclu de la norme à cause de sa mère obèse et de son frère handicapé (campé par Leonardo di Caprio qui offrait là une incroyable performance d’acteur).

Bref à énumérer ces rôles, se dégage en creux un beau portrait de Johnny, aux antipodes d’un jeune premier à belle gueule, mais plutôt du côté de sa jeunesse vagabonde et torturée. Il se dit lié fraternellement au peuple gitan, il est grand admirateur de l’excellent roman L’Attrape cœur de J.D Salinger (itinéraire d’un ado attachant qui peine à trouver sa place dans le monde réel). Soit dit en passant, l’homme a de solides références culturelles (écoutez le surtout quand il conseille de connaître Nick Tosches, Jack Kerouac, Antonin Arthaud, Cioran, William Saroyan, Villon, Bob Dylan, Gainsbourg et bien d’autres… C’est un excellent guide).

Son jeu

Il fait partie de ces rares acteurs-créateurs qui choisissent leur rôle et qui les façonnent à leur image, pour qu’ils leur rendent justice et qu’ils s’y reconnaissent, un peu à la manière de Brando, dont il me semble le seul héritier digne (et quasiment désigné de surcroît, Johnny Depp l’évoque souvent comme son « grand professeur »). Il y fait songer très souvent dans cette manière de choisir des rôles qui lui ressemblent, qui servent ses idées. Ce n’est pas un hasard si les deux hommes se sont trouvé face à face par deux fois au cinéma (dans Don Juan deMarco et The Brave) et qu’ils étaient amis. Même si Johnny Depp paraît nettement moins capricieux que son glorieux ainé et beaucoup plus fiable, cette façon de bâtir une carrière d’acteur en fonction de ses convictions et de ses références intimes et assez souvent hors du système, ce refus d’être transformés en « produits » les rapprochent indubitablement. Ils ne sont pas seulement des interprètes, ils sont un peu plus.

Un peu comme on le voit dans l’excellent documentaire Lost in la Mancha consacré au film maudit de Terry Gilliam, la contribution artistique qu’apporte Depp à la construction de son personnage est loin d’être négligeable, et devant les bonnes idées qu’il apporte pour l’enrichir, le réalisateur est obligé de le suivre. L’acteur est véritablement engagé, investi, il fait œuvre. Jusque dans la grosse machine du Pirate des Caraïbes où l’on aurait pu croire qu’il allait se fourvoyer ou être submergé, vu la débauche de moyens et la tête d’affiche au falot Orlando Bloom… il transcende le rôle et le film, transformant à peu près tous ses partenaires en faire-valoir, les condamnant à réagir à sa prestation, à se positionner par rapport à lui. Il y a du génie dans la justesse à toute épreuve de cet acteur. Imaginez-vous ce film sans lui ? Il s’y livre à un véritable festival, peu importent les effets spéciaux, les pirates zombies et l’énorme production Disney associée à Jerry Bruckheimer. Le grand spectacle, c’est Johnny Depp. Il sait exactement quoi faire et comment tenir sa place. Seul Geoffrey Rush parvient à sa hauteur délirante dans ce film. Peu importent les décors ou le budget faramineux, il parvient à se les approprier et chacune de ses apparitions est un moment de bravoure. Cela tient sans doute à son interprétation totale. Son visage lisse ne prête pas au jeu expressif (au contraire de quelqu’un comme de Niro par exemple). Il peut donc assez peu jouer sur la contorsion de ses traits. Un peu à l’image de Buster Keaton, il joue donc avec tout le reste, le regard, les mouvements et la voix. On se souvient des mouvements désarticulés de son Jack Sparrow, de sa voix rauque. Il y a aussi la voix haut perchée de l’enthousiaste Ed Wood, ainsi que son fameux sourire extatique accompagné d’un mouvement de tête émerveillé au moment de dire « coupez ! ». Il y aussi la démarche, la voix et l’accent mafieux de Donnie Brasco, où les rictus figés de Willy Wonka le chocolatier excentrique. En fait, l’interprétation la plus emblématique de Johnny Depp est sans doute celle d’Edward aux mains d’argent avec son visage figé et désolé, ses mouvements empruntés, encombré par ces ciseaux géants qui lui servent de mains. Depp lui a donné sa gestuelle particulière, ses bras figés et écartés dans une démarche embarrassée et raide.

L’acteur Johnny Depp pas comme les autres

L’acteur a toujours joué autour et presque en dépit de sa belle gueule, pour attirer l’attention sur autre chose, c’est à dire sur un trait marquant de son personnage. Cela passe très souvent par la gestuelle ou le maquillage, ce qui le rend au fond très proche des acteurs du cinéma muet, autant que de ceux de l’actors studio. Depp peut aussi bien chorégraphier un rôle et avoir un jeu outré, presque clownesque, quand l’excentricité de son personnage l’exige (Jack Sparrow, Ed Wood, Willy Wonka, Don Juan deMarco, « Oncle » Raoul Duke dans Las Vegas Parano), que jouer la subtilité, la nuance, la retenue (Gilbert Grape, l’inspecteur Abberline de From Hell, l’écrivain de Neverland, ou l’agent infiltré dans Donnie Brasco).
On ne ressent pas forcément chez lui, dans son art, la volonté de coller à la vérité et au naturel qui est souvent la marque des grands acteurs appliquant la méthode de Stanislavski (les élèves de Lee Strasberg, Stella Adler… Les émules de l’actors studio, méthodes qu’il a pourtant assimilées). Depp n’appartient pas à une tradition ou à une école.

Il marche à l’instinct, se reposant totalement sur ce qu’il ressent, comme l’autodidacte qu’il est, créant par exemple ses rôles en s’inspirant de tics qu’il a pu glâner autour de lui, de flashs visuels, de traits de caractère (s’inspirant par exemple, de l’innocence d’un nouveau né et l’amour inconditionnel d’un chien pour Edward aux mains d’argent), de combinaison de personnages, d’attitudes (celle de Keith Richards pour le Pirate des Caraïbes, celle d’une adolescente pré-pubère pour Sleepy Hollow).
Il applique donc une technique très anticonformiste et libre de carcans techniques. Chacun de ses rôles devient une création qui lui est propre.

Sa marque

Ce qui amène à penser que Johnny Depp est le symbole d’une certaine indépendance. Il est autant capable de s’adapter aux univers très différents de Tim Burton, de Jim Jarmusch, ou des grands studios avec la même justesse et la même intégrité. Il demeure égal, sans se laisser enfermer dans un type de personnage, toujours prêt à commettre l’inattendu, à risquer quelque chose sans plan de carrière précis (au contraire de Tom Cruise par exemple). Depp est l’image d’un acteur droit, libre, inventif et créatif. Il a apporté quelque chose de très personnel et de très singulier à son métier, comme une marque.

Toujours à sa juste place et plein d’audaces innovantes, ne bouffant jamais le film mais tirant le meilleur parti de l’espace qui lui est réservé, loin des caprices ou de la docilité proverbiale des acteurs, il a su trouver dans sa vie professionnelle le bon équilibre. Même s’il lui arrive parfois de tourner dans des films moins bons, chacun de ses rôles demeure une pièce unique, comme l’instrument d’un grand luthier, qui rendra un son qui lui est propre.
Il est finalement assez musical dans sa manière d’exercer, toujours dans le bon rythme, dans le bon ton et c’est souvent lui qui donne la note juste sur laquelle repose l’ensemble du film. Comme un soliste qui s’accorderait avec un grand orchestre et entraînerait l’ensemble dans son inspiration et dans son intuition.

Sans doute ne mérite t’il pas tout le crédit, il lui faut être bien accompagné ou suivi, servi par un bon scénario, de bons partenaires, un bon metteur en scène. Mais il possède certainement cette petite chose en plus qui se perd souvent dans les méandres du système hollywoodien, des produits et des grosses machines : la personnalité, la liberté et l’originalité qui fait les grands acteurs.
Et ces qualités sont rares dans un cinéma qui a toujours aimé rangé les gens dans des cases bien définies.

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