Les personnages de Batman le Defi

Si Bruce Wayne est bien le héros du film, et le seul personnage résolument bon, il est clair qu’il n’est pas celui qui marque le plus les esprits, aussi bien par sa personalité que par les scènes qui lui sont réservée. Cependant, son caractère n’en est pas moins dense, et dès le premier plan du film où il apparait, on comprend qu’il s’agit d’un individu au moins aussi étrange que les adversaires qu’il doit affronter, pourtant bien plus démonstratifs que lui. En effet, on le découvre seul dans l’obscurité d’une grande pièce de son manoir. C’est alors que le fameux signal destiné à appeler Batman irradie la pièce de sa lumière blanche, ce qui a pour effet immédiat de sortir Bruce Wayne de sa torpeur. On comprend alors que seul cet autre aspect de sa personalité et de sa vie lui permet de survivre à sa tristesse (il est sûrement le personnage le plus triste de l’oeuvre de Burton) en lui donnant un but, qui l’intéresse de toute évidence bien plus ses affaires courantes. Lorsqu’il ne porte pas son masque, il est en effet assez peu sûr de lui et paraît toujours absent, même si on ne tombe pas dans l’excès cher aux comics qui veut que le super-héros soit un minable dans la vie de tous les jours. Il reste tout de même un homme d’affaire impliqué dans l’avenir de sa ville et doué d’un cynisme assez piquant, et tient tête à Max Shreck, qui est pourtant un autre spécialiste de l’attaque verbale. Mais c’est en fait lors de plans muets qu’il est le plus expressif, le jeu de Mickael Keaton étant en partie fondé sur un regard pénétrant et presqu’hypnotisant, qui donne à son personnage une présence assez phénoménale, malgré un caractère plutôt réservé. En effet, comme c’était déjà le cas dans le premier opus, aussi bien Bruce Wayne que Batman sont des introvertis : le premier de manière évidente puisqu’il éprouve le besoin de devenir quelqu’un d’autre pour se découvrir lui-même, et le second qui agit dans l’ombre et ne peut être lui-même puisqu’il n’est qu’un rôle, une forme d’exhutoire pour Bruce Wayne. Cet aspect discret est bien sûr renforcé par le fait que les autres protagonistes du film sont beaucoup plus extravertis, même si c’est ici moins le cas que pour le Joker. Bruce Wayne partage tout de même avec Selina Kyle la formidable scène du bal, qui est sublimée par le jeu troublant de Michelle Pfeiffer et la subtilité de celui de Keaton, ce qui traduit d’ailleurs très bien l’essence de ce que sont leurs deux personnages.

Michael Keaton

Michael Keaton, de son vrai nom Michael Douglas (éh oui!) est né en 1951 à Pittsburgh et il fut un peu, à l’image de Burton, un enfant qui vivait toujours dans son monde. Il débute dans le monde du divertissement en 1972 en tant que technicien de plateau, et cela l’amène à faire des apparitions dans quelques shows télé au cours des années 70. En 1982, il est retenu pour jouer un rôle principal dans le film Night Shift, et s’il achège le tournage, il acquiert la réputation d’être trop maniaque. Malgré cela, sa carrière cinématographique est lancée et il tourne en 1983 Mr Mom, qui le rend célèbre. Il lui faut cependant attendre la sortie en 1988 de Beetlejuice pour confirmer son talent aux yeux des spectateurs, les films auxquels il participe de 1983 à 1988 étant des échecs au box-office. S’il est difficilement reconnaissable dans le film, celui-ci lui doit beaucoup car ses meilleurs moments sont ceux où l’acteur se déchaîne dans des numéros pour lesquels son abattage est impressionnant. Lorsque Burton le propose en 1989 pour incarner Batman à l’écran, tout le monde crie au scandale car l’acteur n’avait auparavant joué que dans des comédies. Mais Burton sent qu’il ne pourra faire un film qui lui plaise qu’en ayant un certain contrôle sur des éléments aussi fondamentaux que le casting, et le choix de Keaton lui permet d’une part de travailler avec un acteur qu’il connaît, et d’autre part de pouvoir s’identifier à son personnage principal à travers un homme avec qui il se sent des affinités sur le plan émotionnel. L’avenir donnera raison aux deux hommes puisque Batman est le plus grand succès de 1989. Par la suite, Keaton reste dans les personnages tourmentés puisqu’il joue le rôle d’un fou psychotique dans Pacific Heights avant d’enchaîner Batman le Défi en 1992. Il devient alors un acteur très demandé et tourne des films aussi varié que My Life (1993), l’excellent Le Journal (1994), Speechless (1995) et la comédie Mes Doubles, ma Femme et Moi (1996) où il porte presque seul le film sur ses épaules. En 1997, il joue un second rôle dans Jackie Brown mais tire vraiment son épingle du jeu et retrouve un rôle de psychopate dans L’Enjeu en 1998.

Selina Kyle/Catwoman

Le personnage

On peut considérer, sans pour autant dénigrer la très bonne performance de Michael Keaton, que Catwoman est le véritable personnage central de Batman le Défi. Elle est en effet à la fois du bon et du mauvais côté, ce qui lui donne la position la plus intéressante du film. De plus, elle est la seule à entretenir des rapports conséquent avec tous les protagonistes du film (ce qui n’est pas le cas de Batman, qui ne connaît pratiquement pas le Pingouin) : son importance est donc également capitale d’un point de vue scénarique. On peut ainsi considérer que Batman le Défi est l’histoire de Catwoman, puisqu’on assiste à sa naissance, au déroulement complet de sa vie (contrairement au Pingouin) et à sa mort (bon, d’accord, pas exactement, mais presque, non?). De ce point de vue, le film a la même structure que Batman, qui était quant à lui consacré au Joker, avec toujours l’histoire de Batman en toile de fond. Un des principaux apports de ce personnage au film est de le faire basculer dans un cadre fantastique qui n’était pas présent dans le premier opus. En effet, Catwoman naît de la mort de Selina Kyle, et de l’incarnation de chats errants dans un corps libéré de toute vie humaine. Le scénario ne s’encombre pas d’explications superflues sur les causes de cette résurrection, qui est superbement mise en scène par Burton, et qui n’a besoin de rien d’autre que l’image pour s’intégrer parfaitement au film. Il est clair que ce type de narration convient bien mieux au qui, en retrouvant un univers empreint de surnaturel qu’il affectionne, peut, avec bien plus de liberté que dans Batman, nous proposer sa véritable vision des aventures de l’homme chauve-souris. Cependant, le personnage de Catwoman ne se réduit pas à cette fonction symbolique de libération, loin de là. Elle incarne de manière bien plus violente que Batman le conflit de la double personalité et de la lutte intérieure entre l’humanité et l’animalité. C’est tout l’état d’esprit de Batman le Défi qu’elle représente, dans toute son ambiguité et toute sa noirceur. A ce titre, la scène où Selina Kyle, qui vient de ressuciter, détruit littéralement son appartement de petite fille (où son existence était réduite à parler à son chat et à attendre que son répondeur la sorte de son état d’auto-annihilation) est l’une des plus violente de la filmographie de Burton. De plus, Selina Kyle sans son masque n’est pas moins troublante que Catwoman. Par exemple, lorsqu’elle se présente au bureau de Max Shreck alors que celui-ci pensait l’avoir tuée, ses interventions sont aussi obscures que plaisantes, changeant sans cesse de tonalité, et passant même par un petit couplet improvisé du plus bel effet. Enfin, c’est lorsque les deux personnages ne font plus qu’un, c’est-à-dire à la fin, qu’elle est la plus fascinante et que la performance de Michelle Pfeiffer ne peut que rester dans toutes les mémoires, par son originalité et son intensité.

Michelle Pfeiffer

Née en 1957 en Californie, Michelle Pfeiffer a d’abord suivi des cours de journalisme avant de rejoindre Hollywood en 1978, et trouve son premier rôle l’année suivante dans une série télévisée, Delta House. Elle apparaît pour la première fois au cinéma en 1980 dans Falling in love again, une comédie romantique, mais le film qui la rend vraiment célèbre est Grease 2, qui n’est sans doute pas un grand film mais a au moins le mérite de la rendre très populaire. Ceci l’amène à jouer de nombreux rôles dans les années 80 et à faire également beaucoup d’apparitions télés (ce qui est bien entendu très important au Etats-Unis pour être apprécié du public). On peut tout de même remarquer qu’elle tourne pour la première fois avec un grand réalisateur en 1983, dans Scarface de Brian de Palma, dans le rôle d’une maîtresse toxicomane d’Al Pacino (c’est aussi son premier rôle disons sérieux). Après différents films de qualité inégale, elle nominée aux oscars en 1988 pour sa performance dans Les Liaisons dangereuses de Stephen Frears, qui réunit un important casting de stars confirmées ou en devenir. L’année suivante, elle est de nouveau nominée pour Susie et les Baber Boys de Jonathan Kaplan, où elle fait également une démonstration de ses talents de chanteuse. Même s’il fut impensable qu’elle soit nominée une troisième fois pour son inoubliable interprétation de Catwoman (et pourtant…), il s’agit là pour moi du rôle le plus mémorable de sa carrière, le résultat final étant largement à la hauteur de son implication totale dans le tournage du film. Elle croise encore la route d’un immense réalisateur en la personne de Martin Scorsese, pour Le Temps de l’Innocence en 1993, mais par la suite sa filmographie devient moins dense puisqu’elle enchaîne le très niais Esprit Rebelle (qui est pourtant un succès) en 1995 et diverses comédies romantiques, le genre de ses débuts, dont Un beau Jour avec George Clooney en 1997 et Une Vie à deux en 2000.

Le Pingouin

Le personnage

Etre difforme qui a vécu son enfance dans les égoûts de la ville, le Pingouin est certainement le plus burtonien des personnages de Batman le Défi. On sent d’ailleurs qu’il a une place particulière dans le film puisque son ouverture mémorable lui est dédiée. Mais c’est surtout le recueil de poèmes de Tim Burton, The Melancholy Death of Oyster Boy & Other Stories qui laisse penser cela. En effet, le livre présente les histoires souvent pathétiques d’enfants différents, rejetés par leur entourage, exactement comme le Pingouin. De plus, Burton parle dans ce recueil de “Jimmy, the Hideous Penguin Boy”, et ne le fait que de manière purement nominative (seuls deux vers lui sont consacrés). Il offre aussi une illustration de l’enfant, comme pour remédier au fait que le film ne montre jamais le Pingouin étant bébé. Il est donc clair que ce personnage l’a marqué, au point qu’il y revienne cinq ans plus tard lors de l’écriture de son livre. Il faut dire qu’il est le plus émouvant des protagonistes du film, et à mon sens le plus marquant. Tout d’abord, son apparence est une véritable réussite, aussi bien au niveau des costumes que du maquillage, qui est vraiment parfait. Mais c’est surtout l’interprétation de Danny DeVito qui est bouleversante, et il peut s’appuyer pour cela sur des scènes magnifiques, telles celle du cimetière, où les images dépassent les mots (elle est d’ailleurs muette), et la fin, encore plus phénoménale. Certes, le Pingouin est un être mauvais, étouffé par la rancoeur et la haine des individus “normaux”, mais on sent que cela est entièrement dû à son aspect hideux, qui vampirise la part d’humanité qu’il a en lui, qui apparaît tout de même plusieurs fois dans le film. C’est donc avant tout sa souffrance qui touche le spectateur, qui comprend que le Pingouin se comporte en monstre parce qu’il ne peut faire autrement, et qu’il est le premier à être victime de son côté infra-humain. Ceci apparaît clairement lorsqu’il hurle “Je ne suis pas un homme, je suis un animal!”, vaincu par son mépris de sa propre condition et par le regard des autres. C’est d’ailleurs lorsqu’il est définitivement rejeté par les habitants de la ville qu’il ne lutte plus contre cette condition et qu’il décide de détruire une partie de la ville, tombant de manière irréversible dans la barbarie. Cependant, sa mort est vraiment émouvante, et la façon dont la filme Burton va complétement dans ce sens, qui touche presque à la compassion, de même que la musique d’Elfman. Le Pingouin n’est donc en aucun cas considéré comme un méchant à part entière, comme souvent dans les films du réalisateur.

Danny DeVito

Coiffeur de formation, Danny DeVito était aussi un passionné de comédie et apparut pour la première fois sur les planches dans la pièce One Flew Over the Cuckoo’s Nest, puis dans son adaptation au cinéma Vol au-dessus d’un Nid de Coucou en 1975 avec notamment Jack Nicholson (on peut difficilement faire mieux pour un premier partenaire à l’écran). Par la suite, il joue pendant cinq ans dans la série télévisée Taxi, dans le rôle du calamiteux Louie DiPalma, qui lui donne une très grande popularité auprès du public américain. Il se spécialise à partir de là dans les personnages maniaques et teigneux, et joue notamment dans Ruthless People (1986), Balance Maman hors du Train (1987), dans le fameux Jumeaux avec Schwarzenegger et enchaîne deux avec Michael Douglas et Kathleen Turner, A la Poursuite du Diamant Vert et La Guerre des Rose. Comme pour Michelle Pfeiffer, je trouve que Batman le Défi lui offre son plus beau rôle, d’autant plus qu’il est vraiment différent de ceux qu’on lui confiait auparavant. Il lui permet de montrer qu’il peut jouer autre chose que des personnages comiques, et son jeu n’est jamais complétement effacé par son épais maquillage. Danny DeVito retrouve Burton en 1996 dans Mars Attacks! où il joue un avocat joueur et teigneux (un rôle qui a de toute évidence été fait pour lui) qui finit comme beaucoup d’autres grillé par les Martiens. En 1997, il joue un second rôle dans l’excellent L.A. Confidential, en la personne d’un rédacteur d’un journal à scandale, et prête la même année sa voix au personnage de Phil le satyre dans Hercules de Disney (doublé dans la version française par Patrick Timsit, qui est en effet un peu notre DeVito à nous). Actuellement, il laisse un peu la comédie de côté pour se concentrer sur la production, avec notamment le film Hors d’Atteinte, avec George Clooney et Jennifer Lopez.

 Max Shreck

Le personnage

Max Shreck est en fait le seul personnage véritablement mauvais du film. C’est un puissant industriel de Gotham qui veut imposer au maire et à sa ville une centrale électrique alors que les besoins en énergie des habitants sont largement couverts par les installations existantes. Comme le dit Burton, il joue dans le film un rôle de “catalyseur” puisqu’il est à l’origine de l’apparition de Catwoman et du Pingouin. En effet, Selina Kyle est sa secrétaire et c’est lorsqu’elle découvre le but véritable de sa future centrale, à savoir son enrichissement personnel au dépents des habitants de Gotham qu’il la tue en la jetant du haut de plusieurs dizaines d’étages. Quand celle-ci revient sous les traits de la femme-chat, c’est dans le but de se venger de son assassin. Cela donne lieu à des face-à-face formidables du film, lorsque Max découvre qu’il n’a pas réussi à se débarrasser de sa secrétaire (Walken joue alors à merveille le trouble et l’incrédulité), et à la fin du film lors d’une confrontation extraordinaire entre une Catwoman complétement allumée et un Max Shreck toujours flegmatique et plein d’à-propos. Il entretient d’autre part des rapports privilégiés avec le Pingouin puisque celui-ci se tourne vers l’homme d’affaires pour organiser son retour parmi la société de Gotham. Ses conversations avec l’hideuse créature sont l’occasion de dialogues souvent piquants et comme d’habitude, Max ne se démonte jamais devant son difforme interlocuteur (c’est à peine s’il esquisse un geste de dégoût lorsqu’il le voit pour la première fois). L’apparence du personnage est en outre très burtonienne, aussi bien au niveau de la coiffure que du costume, qui arbore parfois des rayures verticales que le réalisateur affectionne (lui-même ne sait pas pourquoi). Walken est donc parfait dans ce rôle et campe un Max Shreck cynique et qui n’est dépassé par les événements que dans sa confrontation finale avec Catwoman.

Christopher Walken

Christopher Walken est né en 1943 sous le nom de Ronald Walken. Si le monde du spectacle et du divertissement l’attire très tôt, il se destine plutôt à devenir danseur et dès l’âge de 15 ans il apparaît sur la scène de Broadway. Cependant, le théâtre l’intéresse également et c’est là qu’il se fait remarquer par Sidney Lumet qui lui offre son premier rôle au cinéma dans The Happiness Cage en 1971. Par la suite, sa notoriété grandit lorsqu’il tourne en 1977 avec Woody Allen dans Annie Hall. Mais c’est véritablement dans Voyage au bout de l’Enfer de Michael Cimino en 1978 que Christopher Walken démontre son immense talent au public. Il faut dire que le film en lui-même est absolument fabuleux et a complétement mérité son Oscar du meilleur film. Même si le casting réunit également Robert DeNiro (beaucoup plus connu à l’époque que Walken), je trouve que la présence de Christopher Walken écrase littéralement le film (dans le bon sens du terme bien sûr) et son interprétation est absolument incroyable. Il joue le rôle d’un jeune américain envoyé au Vietnâm avec ses amis d’une ville de Pennsylvanie qui reste, bien que démobilisé, dans le pays en guerre en tant que joueur professionnel à la roulette russe, traumatisé par les horreurs des combats. Je le répète, il est parfait et il possédait déjà à l’époque son regard hypnotisant et son visage si expressif. A titre d’exemple, les scènes de roulette russe sont insoutenables et on s’attend vraiment à chaque fois que Walken se fasse sauter la cervelle. Il a d’ailleurs reçu, pour sa performance, l’Oscar du meilleur second rôle. Il tourne ensuite un autre film avec Cimino en 1980, La Porte du Paradis et avec Cronenberg dans Dead Zone en 1984, mais les années 80 ne lui porteront pas vraiment chance, et il jouera notamment dans le pitoyable Dangereusement Vôtre (avec l’inénarrable Roger Moore) en 1985. En fait, c’est son association avec Abel Ferrara qui le relance en 1990 avec Le Roi de New York; si le film n’est pas extraordinaire, il entraîne le tournage de trois autres films entre les deux hommes dont le fabuleux Nos Funérailles en 1996 qui le voit devenir un chef de clan aussi charismatique qu’impitoyable, secondé par ses deux frères, joués par les excellents Chris Penn et Vincent Gallo. Il fait également une apparition remarquée dans Pulp Fiction de Tarantino et tourne une deuxième fois avec Tim Burton dans Sleepy Hollow dans le rôle du cavalier sans tête (dans les scènes où il ne l’a pas encore perdue!), et il est encore une fois magistral.

1 réflexion au sujet de “Les personnages de Batman le Defi

Laisser un commentaire