Livre: George Lucas: l’homme derrière le mythe (+ interview de l’auteur!)

Créateur d’un des mythes cinématographique les plus durables, George Lucas est devenu lui mème une forme d’archétype. Il est le symbole d’un cinéma aggressivement commercial et opportuniste pour les uns ou un artiste en phase avec le public international pour les autres. Alors, cet ouvrage fais toute la lumière sur la carrière de Lucas et la réelle paternité de Star Wars. Ce livre est bourré d’anecdotes et nous permet de revivre avec passion l’ascension de cet homme qui a révolutionné le cinéma. A lire absolument. Voici une interview de l’auteur, RAFIK DJOUMI, fait en février 2006 par Corrine Vuillaume pour la revue universitaire “Cadrage”: Corinne Vuillaume: Pourquoi écrire ce livre ?

George Lucas: l’homme derrière le mythe

Rafik Djoumi : C’est une commande au départ. Mon collègue Marc Godin (auteur de Gore, autopsie d’un cinéma et de l’ouvrage récent sur Emmanuelle) a glissé mon nom à Anne Bottela, la coordinatrice éditoriale d’Absolum, alors qu’elle cherchait un auteur «calé » au sujet de George Lucas. Dans un premier temps, j’ai failli refuser. En effet, en 2002, j’avais rédigé une critique de Star Wars Episode II qui tentait d’expliquer, selon moi, la récente déroute artistique de la saga en remontant dans le passé de George Lucas, pour questionner la disparition de ses plus importants collaborateurs. L’article m’a valu une avalanche de protestations et d’insultes, qui continuent encore aujourd’hui. Même si, à titre personnel, j’étais satisfait d’avoir obligé certains fans à questionner l’Histoire (notamment au sujet du producteur Gary Kurtz dont le nom avait totalement disparu des consciences), j’en avais aussi un peu marre d’endosser le costume du « vilain monsieur qui dit du mal de George Lucas », sous prétexte de ne pas me conformer au discours officiel. Paradoxalement, si paradoxe il y a, cet article malgré tout plus informatif que polémique m’a aussi valu plusieurs propositions pour écrire et parler au sujet de Star Wars. Pour l’anecdote, je me suis même retrouvé à faire une conférence pour une grande chaîne de magasins, à l’occasion de la sortie en DVD de la trilogie dite « d’origine », où j’expliquais aux clients pourquoi il valait mieux ne pas acheter ce DVD ! Les personnes qui ont fait appel à moi étaient même ravies par la tenue de cette conférence somme toute peu commerciale. Toujours est-il qu’après réflexion, je me suis dit qu’un livre sur George Lucas me permettrait de sortir de la dualité « génie infaillible/tâcheron opportuniste » (qui résume la guéguerre que se livrent pro et anti-Star Wars) pour développer calmement, à l’aide d’arguments et d’informations, le portrait d’un personnage qu’on se refuse généralement à considérer dans toute sa complexité, d’où le titre à double sens : L’Homme derrière le mythe.
CV: A qui est-il destiné ?
RD: Principalement aux amateurs de cinéma. Je crois que la carrière de Lucas est suffisamment importante pour intéresser même ceux qui n’apprécient pas ses films, dans la mesure où ont gravité autour de lui des acteurs importants de l’Histoire du cinéma des années 60-70. J’ai aussi tenté d’éviter l’érudition trop poussée ou la vulgarisation excessive. Le livre contient pas mal de remises en contexte, d’apartés historiques, de définitions, de chiffres qui donnent au lecteur des outils pour mieux évaluer une époque et une carrière sur laquelle on a dit beaucoup de bêtises (car non ! Lucas et Spielberg n’ont pas tué le cinéma hollywoodien, ils l’ont même en partie sauvé) Enfin, en choisissant d’accorder une grande place aux rapports humains, en décrivant du mieux que je pouvais le processus de création et la douleur de cet enfantement, j’ai pu constater que le livre intéressait même ceux qui ne se sentent pas forcément concernés par le 7ème Art et ses mécanismes.

CV: En quoi est-il différent des autres livres écrits sur George Lucas ?

RD: Beaucoup d’ouvrages s’en tiennent aux informations publiées dans des documents officiels ; ce qui n’est pas très judicieux. L’épaisse biographie officielle, parue en France en mai dernier, est à mes yeux un catalogue impressionnant de mensonges par omission (à mon avis, plus le fait de Lucas lui-même que de l’auteur du livre). Quand, sur un ouvrage aussi épais consacré à un cinéaste, on ne rédige que deux malheureuses lignes sur une femme qui a partagé quinze années de sa vie, qui a monté ses films, qui a relu ses scripts, qui l’a conseillé, soutenu, parfois même sauvé, moi je dis qu’il y a un gros déficit d’information. Dans l’ensemble, beaucoup trop d’ouvrages consacrés au sujet refusent aussi de se faire l’écho de polémiques qui existent bel et bien dans les cercles de cinéphiles et de geeks. Le fait que trois des films les plus populaires de tous les temps aient virtuellement disparu de la surface du globe, et ne doivent leur survie qu’à des « pirates », est un cas polémique. Le fait qu’un cinéaste voie ses films remontés par le public qu’il prétend viser est un cas polémique. Le fait que le cinéma indépendant contemporain regarde Star Wars avec mépris, alors que ce film a initié les outils et la structure de financement de ce même cinéma indépendant, est un cas polémique. Un livre sur le sujet se doit d’en parler.
CV: Comment avez-vous récolté ces informations ?
RD: J’ai ressorti une quantité de documents poussiéreux récoltés avant 1983, soit avant que Lucasfilm ne commence à réviser partiellement certains aspects de l’Histoire. L’ouvrage de Dale Pollock, George Lucas, l’homme qui a fait La Guerre des étoiles, m’a beaucoup aidé sur les premières années. Celui plus récent de Gary Jenkis, Empire Building, est une mine d’or pour tout ce qui touche à l’aspect financier (et aussi à l’aspect polémique concernant Gary Kurtz). J’ai été surpris de retrouver, dans d’anciennes interviews, pratiquement toutes les anecdotes du livre Le Nouvel Hollywood, que je croyais être des anecdotes recueillies par l’auteur lui-même. Enfin, en 2004, j’avais eu la chance de rencontrer Gary Kurtz. Bien que l’entretien se soit fait sous haute surveillance de délégués de Lucasfilm, il m’a donné de sérieuses pistes pour mes recherches ultérieures. Le reste s’est fait par connections, en confrontant souvenirs et documents divers, parfois même des sources qu’on pourrait croire hors sujet (des livres sur le son, sur le business, sur la politique). L’éditeur m’a fait remarquer que les pages de bibliographie de mon livre étaient bien fournies, mais en vérité je n’ai pas eu la place de tout mettre. Mon principal regret est d’avoir raté Irvin Kershner lors de son dernier passage en France. Et je n’avais hélas ni le temps ni les moyens de m’offrir un voyage aux Etats-Unis pour éclaircir avec lui certains points.

CV: Qu’est-ce qui vous intrigue toujours chez l’homme Lucas ?

RD: La nature du talent, et la façon avec lequel celui-ci s’émancipe ou s’autodétruit. J’ai le même rapport vis-à-vis de George Lucas que vis-à-vis de Ridley Scott ou Tim Burton. Ce sont des artistes que j’ai autrefois admirés au plus haut point. Lorsque, à mes yeux, je les vois dégringoler, jusqu’à devenir la négation de ce qu’ils ont été, je m’interroge. J’essaye de comprendre ce qui, dans leur vie privée ou professionnelle, a permis ce changement radical. Chez Scott, j’ai fini par trouver des raisons professionnelles, chez Burton des raisons psychanalytiques. George Lucas, lui, relève carrément de la figure shakespearienne, tant la question du pouvoir et du contrôle joue un rôle prépondérant à la fois dans son émancipation et dans son emprisonnement. Je ne dis pas que ce livre est un remake de Scarface, mais quelque part le lecteur verra que ce qui ternit aujourd’hui l’image de Lucas est aussi ce qui lui a permis de briller autrefois. Ses anges gardiens et ses démons sont faits de la même substance.

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